Rizieres-6 copieLuc, qui pratique depuis longtemps à La Demeure sans Limites a décidé cet été d’y venir faire deux semaines de retraite dans l’ermitage, et d’y venir depuis chez lui (Alsace) en vélo…

Voici ses notes de ce voyage, et de cette retraite.

« Alors !!… Vous en êtes où de votre pratique ?… »

Silence !!… Grand silence !
L’attention, le lâcher prise, se tourner vers l’extérieur.

Libéré de mes obligations professionnelles ; voulant faire le grand ménage dans mes méninges, voulant voyager autrement, j’échafaude le plan de rejoindre La Demeure Sans Limites à vélo pour y faire une retraite à l’ermitage de 15 jours.
Les préparations vont bon train et le vélo tape du rayon dans l’écurie.

« Ma pratique !
Oui ! Je verrai ça plus tard » (voix intérieure)

« Et si vous êtes renversé là par un camion et que c’est votre dernière expiration !… Votre pratique où est-elle ? »

Silence !!!… Grand silence !
Ça y est, c’est le grand jour.
J’ai encore un courrier à poster et je vais pouvoir partir.
« Je sais bien que c’est maintenant qu’il faut que j’étudie, demain il sera trop tard ».

C’est parti… je roule !!…
Je passe par Eschau, le village de Marguerite, la grand mère de mes enfants. Sa maison est sur ma route. Tiens ! Elle est dans la cour. « Bonjour Marguerite ».

« Bonjour Luc, quelle bonne surprise ». Elle m’invite à partager son repas. J’ai un temps d’hésitation, avec le retard que j’ai déjà pris…
Mais l’occasion est trop belle, j’accepte ; nous voilà à déjeuner et à discuter ensemble.

Je lui expose mon intention, elle en est ravie. Elle connaît La Demeure Sans Limites, nous en avons déjà souvent parlé.
Par la revue La Vie elle a eu l’occasion de lire des textes de Jôshin L. Bachoux Sensei ; je lui avais aussi offert deux de ses livres. Elle aime bien en lire un chapitre le soir avant de se coucher.

Déjà 15h… Vite, je repars.
Je ne vais pas pouvoir faire les 70 km comme prévu. Le temps tourne à l’orage. Je n’ai aucune idée d’où je vais planter la tente.

Je roule le long du canal du Rhône au Rhin ; à l’entrée d’un village, il y a un petit port avec un espace plat où je peux bien m’installer. Il y a des tables et des bancs et même de l’eau courante. Vite, monter la tente, me faire à manger et me coucher. L’orage se déchaîne.
« Comme c’est, c’est parfait ».

J’étais parti pour faire 700 km, j’en ai fait 808. Au début, je n’avais en tête que l’idée d’avancer. Me tourner vers l’extérieur, ouvrir les yeux.

À l’écluse N°6, je passe comme une fusée, mais j’aperçois tout de même un banc à l’ombre des arbres avec une thermos et des gobelets mis à disposition. Le temps que mon cerveau analyse et comprenne que c’est l’écluse de la bienveillance, j’étais déjà loin.

« Et votre pratique ! Vous en êtes où ?… »
Pouvoir s’arrêter de courir. Pouvoir recevoir, rien de plus simple « normalement ».

Je me suis efforcé « sans effort » d’être plus attentif à m’arrêter et à recevoir ce qui m’était offert sur mon trajet : un sourire, un signe de la main, une parole, un verre d’eau.

Kaku-13 copieLes jours passent et les kilomètres défilent, je suis bien. Présent dans mes rencontres, présent dans le jeu des nuages et du soleil, présent dans mes haltes et mes repas, présent dans la planification de l’étape du lendemain. Les roues tournent, le cœur s’allège, une communion s’installe.
Serait-ce la « pratique » ?

Le 8ème jour, je revois mon tracé. Je voulais monter sur le plateau ardéchois à partir de Givors, mais le chemin que j’avais planifié me semblait hasardeux. Je suis tout de même un peu fatigué, et la sagesse me dit de passer le long du Rhône jusqu’à Tournon et de monter sur Saint Agrève par la nationale, le chemin sera plus simple et je n’aurai pas trop à me soucier de l’itinéraire.

Dernière étape ; début ou fin, devant ou derrière, apprécier le moment présent.

J’avais pesé l’ensemble roulant au départ, les aiguilles de la balance indiquaient 120 kg moi compris. Déjà sur le plat, il fallait bien bouger les jambes, alors pour la montée… !
Mes sacoches étaient bien pleines, elles me font penser à mon karma. Je ne peux que l’accepter ou tout rejeter.
« Juste équilibre. »
850 m de dénivelé sur un peu plus de 40km.

Au café de Lamastre je m’accorde une pause, un diabolo menthe et une glace chocolat pistache et puis GO pour la dernière montée !

« Ici et maintenant »
Difficile de se trouver ailleurs…

Vitesse de pointe 6km/h avec une consommation d’eau de 1l à l’heure. Les escargots me dépassent en me faisant le V de victoire avec leurs antennes.
Ça n’en finit plus…
« Comme dans zazen ».

Et puis ding !! Saint Agrève !
La Demeure Sans Limites, bienveillance, accueil chaleureux, un repas, une douche, un couchage.
Quelques jours pour prendre le rythme et début de l’ermitage.

Horaires précis, temps de zazen, temps d’étude, temps de samou (travail), temps de pause.
Encore plus dans la « pratique »
Ouverture du cœur.

Le temps est capricieux,
les températures me rappellent que l’on est en montagne, l’humidité ne veut pas sortir du bois.
Au moindre rayon de soleil, comme un lézard, je me précipite dans sa chaleur. Ce temps me permet d’être plus centré sur « l’étude » et de moins m’éparpiller, une bonne chose, alors, qu’il ne fasse pas trop beau !
Oh ! Une bouillotte. Réconfort, « pratique » réchauffée, partagée…

LDSL 2018 (55) copieInstallé en hauteur dans une forêt de pins, relié au temple par un petit chemin. Ma « pratique » se renforce. Ignorance, avidité, colère… sont restées coincées dans la vallée. Emmailloté dans la « pratique », la lumière du Dharma m’inonde.

Tous les matins je descends au temple par le petit chemin de pierres, il change d’aspect tous les jours, sans changer, il est là.Conscient de l’impermanence de mon esprit, du regard que je porte sur les « choses », j’apprécie les métamorphoses du petit chemin.Je pourrais le faire mille fois, il me semblerait chaque fois différent. Il m’arrive de le faire et ne pas m’en rendre compte de l’avoir fait.

Don : reconnaissance à la Sangha.

« Doan » (*) : offrir le son « juste », la note en pleine conscience, harmonie, partage, attention. Un pas de côté, le son est parti, impossible de le rattraper. Comme devant un miroir les instruments de musique me renvoient mon image. Indulgent, confiant, sincère, souriant.

Les repas sont déposés à heures fixes au pied d’un pin.
Partage, offrande, gratitude.
Les jours passent et ne se ressemblent pas.
Impermanence, renouveau, surprise, sourires.
Tiens !! Un vase orné de belles fleurs.

Tout est là, à portée de main, être éveillé, voir et accepter les « choses », ne pas les manquer, ne pas les chercher. Elles apparaissent et aussitôt disparaissent. Être attentif sans y déployer toute son énergie.

Reconnaissance, remerciement, gratitude à tout l’univers.
Voilà où je pense me trouver.

Luc ; Ermitage de La Demeure sans Limites – juillet 2021.

(*) Doan : la personne qui fait les sons de la cérémonie : poisson en bois, clochettes, etc.