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1. Une œuvre d’art en macaronis

J’avais supplié mon père de m’emmener au magasin. C’était la veille de Noël et je n’avais rien à offrir à ma mère, mis à part un bricolage fabriqué à l’école –un tableau en macaronis peints. La honte. 

Même en maternelle, je savais que ce n’était pas un vrai cadeau. Ce n’était pas assez bien. Qui aurait voulu recevoir une chose pareille ?             

Quand j’y repense, je ressens encore tout le jugement et la honte de l’enfant de cinq ans que j’étais.                           

Mon père m’a emmenée au magasin du coin, et j’ai cassé ma tirelire pour acheter un set de sous-verres en plastique.

Un jour où ma mère nettoyait sous mon lit, elle a trouvé le tableau en macaronis que j’y avais dissimulé. 

Elle me l’a montré avec un air interrogateur. Aujourd’hui, je sais ce qu’elle a ressenti, ce brusque élan de tendresse pour son enfant blessé et son cœur brisé. 

AD5A5FC7-0590-4CF5-8B39-5379C9C4B806Les dons les plus profonds sont ceux qui ne répondent à aucune norme. Ils n’ont rien de formidable ni de grandiose.        

Au contraire, ils sont sans grand intérêt et ordinaires. Parfois, ils ressemblent davantage à des échecs qu’à des cadeaux.        

Mais peu importe : ils portent en eux l’essence précieuse de     la vraie nature de la vie, à savoir l’amour. 

« Entre la personne qui donne, la personne qui reçoit et la chose donnée, il n’y a pas de séparation ». 

Cet enseignement du Zen nous dit que la générosité va au-delà des apparences. Il n’y a rien qui nous sépare, rien qui définisse la substance d’un don. Tout est vide et parfait tel qu’il est. Nous pratiquons cette vérité en donnant ce que nous pouvons à chaque fois que les circonstances le demandent et en recevant ce qui est donné lorsque les circonstances nous l’offrent. 

Lorsque nous donnons et recevons de tout notre cœur, sans jugement, la séparation est transcendée. La mesquinerie est surmontée et l’avidité disparaît. 

Nous en venons à voir que tout nous est déjà donné. Tout ce qu’il reste à faire est de le partager.

« J’aime beaucoup », a dit ma mère. Et c’était vrai.

Karen Maezen Miller

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2. Une immense embrassade 

La pratique de la générosité peut sembler simple –cela consiste à apprendre à donner– mais c’est le terrain qui permet à la discipline, à la patience, à l’effort, à la méditation et à la sagesse de s’épanouir. C’est lui qui permet à cette attitude fondamentale de magnanimité, caractéristique déterminante de la Voie du Bodhisattva, de s’établir.

Le mot « magnanime », comme le terme sanscrit « mahatma », désigne la « grandeur d’âme ». Avec la magnanimité, votre regard et votre cœur ne sont pas étriqués, mais riches et spacieux. Il y a de la place pour tout le monde.

Un jour, j’ai eu l’occasion de visiter un temple « aux mille statues de Bouddha ».  Parmi toutes ces représentations, celle qui m’a le plus évoqué la générosité était un Bouddha très potelé étreignant des ribambelles d’enfants qui chahutaient sur lui. Riant de joie, il avait su conserver un sentiment de paix au milieu de leur chaos. Au lieu de chasser les enfants parce qu’il avait des choses plus importantes à faire, il les avait rassemblés dans une immense embrassade.                                  Il rayonnait d’amour, de bonheur et d’acceptation.

La générosité désigne précisément ce genre de don naturel et facile. Mais pour y arriver, il faut un peu d’efforts et de réflexion. 

Cultiver la générosité nécessite en effet de comprendre les  obstacles mentaux qui nous freinent.

Un premier obstacle est le doute, le fait de douter de soi. Il arrive que nous sous-estimions nos propres capacités et doutions que nous ayons tant à offrir. 

Un autre obstacle réside dans la mesquinerie. Nous avons peut-être beaucoup de ressources, mais au fond de nous-même, nous avons peur d’en lâcher ne fût-ce qu’une petite partie.

La générosité se fonde sur l’interconnexion, sur le fait de tourner le regard vers l’extérieur, d’observer un besoin et d’y répondre. 

Un troisième obstacle est donc l’auto-absorption, le fait d’être aveugle à ce qui se passe autour de vous. 

La générosité a le pouvoir de briser de tels obstacles, et elle est à notre disposition à tous. 

Le sentiment d’abondance qui permet à la générosité de s’épanouir ne dépend pas de facteurs externes comme l’aisance matérielle ou le statut social (à vrai dire, des études ont montré que le degré de philanthropie des Américains les plus riches est inférieur de moitié à celui des plus pauvres). 

Peu importe que nous soyons pauvres ou riches, nous avons tous quelque chose à offrir. Et lorsque nous lâchons notre attachement et tendons la main vers les autres, nous constatons que nous avons nous-mêmes beaucoup de chance. 

Notre esprit étroit, si aliénant et désagréable, se détend soudainement, et nous sommes propulsés dans une perception plus large et plus inspirée du monde et de nos propres capacités. Nous n’avons plus le sentiment que quelque chose nous est enlevé, mais nous constatons que, plus nous donnons, plus nous nous sentons riches.

Judy Lief

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3. Nous savons naturellement quoi donner.

Le Bouddha a dit : « Si les êtres connaissaient, comme je les connais, les résultats du don et du partage (…) même s’il s’agissait de leur dernière bouchée, ils ne mangeraient pas sans avoir partagé, s’il y avait quelqu’un avec qui partager leur don ».

Mais nous ne pouvons pas nous forcer à être généreux.                        La vraie générosité vient d’un endroit plus profond que le simple acquiescement à cette exhortation du Bouddha. La générosité, comme tous les aspects de notre nature éveillée, sommeille en partie en nous –occultée par les inévitables blessures, devoirs et soucis de nos vies humaines bien remplies.

Lorsque des personnes font une retraite silencieuse, leurs esprits s’apaisent, leurs cœurs se détendent et leurs visages retrouvent le rayonnement innocent de l’enfance. 

VectorToonsSouvent, quand cela se produit, elles viennent me voir en larmes, disant : « Je ressens une gratitude immense pour le simple fait d’être en vie. Tant de choses m’ont été, me sont données, tout le temps ».

Lorsque nous méditons et calmons notre esprit, notre regard sur la vraie nature de notre vie s’approfondit et nous voyons son interconnexion.     

Cela met au jour un abîme de gratitude en nous.

Pouvons-nous ouvrir la perception de notre esprit et explorer ce qui nous est donné en cet instant précis ? Nous remarquons notre souffle. Qu’est-ce qui nous est donné dans ce souffle ? L’air et le corps qui respire. Nous ne pouvons pas fabriquer de l’air. Nous ne pouvons pas construire et gérer nous-mêmes ce corps  si incroyablement complexe. 

Nous remarquons la pression du coussin sous notre siège. Nous recevons son soutien ferme. Nous remarquons le contact des vêtements sur notre peau. Nous voyons les personnes qui ont planté, désherbé et récolté le coton, qui ont tissé la toile, qui l’ont coupée et cousue, emballée et expédiée, qui ont conduit les camions, qui ont ouvert les portes des cabines d’essayage, qui ont reçu notre paiement. 

Nous nous rendons compte que l’énergie vitale de nombreuses personnes nous enveloppe et nous réchauffe sous la forme de cette chemise, de ce pantalon.

Nous ne nous faisons pas nous-mêmes. Nous sommes faits des ingrédients bruts du soleil, de la terre et de l’eau, façonnés dans la pulpe des végétaux et la chair des animaux, façonnés dans notre vie. 

Notre vie est un seul grand don, reçu d’êtres innombrables. Quand nous voyons vraiment cela, la gratitude surgit naturellement, tout comme la question : 

« Comment puis-je payer de retour les nombreux êtres qui me donnent continuellement ? »

Existe-t-il un don que nous puissions offrir à n’importe qui,  n’importe où, n’importe quand ? Le plus grand don est le don du Dharma, le don de la libération de la souffrance. 

Qui ne recevrait pas ce cadeau avec plaisir ?                             Nous nous offrons d’abord ce don à nous-mêmes, en l’étudiant et en le pratiquant, en transformant notre propre souffrance en davantage d’aisance et de bonheur.                   

Ce faisant, nous transmettons ce don à tous ceux que nous rencontrons. Il peut prendre la forme d’un sourire pour la caissière de l’épicerie toujours irritée par les paroles d’un client en colère, d’une barre énergéti-que et d’un regard dans les yeux du sans-abri qui attend d’être enfin vu au pied du feu rouge, d’un câlin pour notre enfant victime de brimades,du refus de bombarder un ennemi lointain.F2D388B5-6032-40B6-B7A3-350348F31F73

Nous savons naturellement quoi donner. Nous n’avons pas à travailler pour faire apparaître la générosité.                           Nous devons tout simplement pratiquer profondément.               La générosité véritable et authentique est le résultat naturel de la pratique.

Jan Chozen Bays Extraits de Lion’s Roar, décembre 2018  

Traduction : Françoise