lotus-smallPouvez-vous nous parler des illusions dans la voie du bouddhisme soto zen ?
Il y a plusieurs façons d’être dans l’illusion. Le Bouddha nous enseigne que nous sommes tous dans l’illusion du moi, de la séparation, dans l’illusion d’une vie qui aurait un début et une fin. C’est ce que le bouddhisme appelle l’ignorance, qui est l’un des trois poisons.
Nous vivons tous dans cette ignorance, dans une emprise plus ou moins grande.
Ensuite, il y a l’illusion sur soi-même.
On peut imaginer être plus avancé sur le chemin spirituel qu’on ne l’est en réalité ou, au contraire, minimiser son développement, ne pas se sentir « à la hauteur », « trop petit ». C’est pour quoi la présence d’un enseignant est importante.
L’enseignant va nous aider à ne pas nous perdre dans les illusions, qui sont la source de la souffrance. Seul, il est facile de s’illusionner. Par exemple, beaucoup de personnes préfèrent travailler avec des livres. Ils peuvent apporter un éclairage profond, mais le livre ne vous tape jamais sur l’épaule pour vous dire : « Attention, là c’est une illusion » !
Dans le bouddhisme en général, et dans notre lignée du Soto Zen en particulier, nous travaillons dans une grande proximité avec un enseignant. Un enseignant, par sa gentillesse et sa sévérité parfois, permet de voir là on l’on est vraiment. C’est la première étape. Si on ne sait pas où l’on est sur le chemin, on ne peut pas avancer. On est dans le brouillard.porte-zendo

Face à nos illusions, quelle serait la meilleure attitude à avoir ? Comment les aborder ?

L’enseignant a un rôle essentiel, car il va nous aider à accepter que nous soyons dans l’illusion.
Pour travailler sur certains aspects obscurs ou dérangeants de nous-mêmes, il faut qu’il y ait pleinement acceptation.

Si nous sommes en retraite dans un monastère, la Sangha et l’enseignant feront miroir. Et on n’est pas toujours ravi de se voir dans un miroir ! Nous devons accepter à la fois d’être plein d’insuffisances, et le fait que nous sommes des bouddhas.

A certains moments, il faut davantage regarder du côté des insuffisances, et à d’autres, plus du côté de notre nature de Bouddha. Le plus difficile est de regarder sans jugement. Aussi longtemps qu’on se regarde avec jugement, un réflexe protecteur se met en place et on n’a pas envie de regarder. Le jugement disparaît quand nous nous installons en nous-mêmes. Et la méditation nous aide à voir le tout de nous-mêmes.

Ce qui nous aide également est l’acceptation des autres. Lorsqu’on vit dans une communauté, on est obligé d’accepter les petits défauts des autres, comme ils vont accepter les nôtres. Ainsi petit à petit, nous arrivons à une acceptation large à la fois de soi-même et des autres.
Vous animez des retraites à La Demeure sans Limites, en Ardèche, et dans d’autres lieux en France. Dans le contexte d’une vie communautaire, qu’est-ce qui permet à nos illusions de se dissiper ?

Je ne pense pas qu’il n’y ait qu’une seule chose qui agisse. C’est l’ensemble de la vie au quotidien.
On a souvent l’impression que pour corriger et transformer certaines de nos tendances, il faut rester en soi, se regarder, passer beaucoup de temps dans l’introspection.

Alors que la vie en communauté nous oblige à nous tourner vers l’extérieur, à sortir de soi-même. Faire attention à l’horaire, préparer et servir le repas, faire le ménage et s’occuper du jardin etc., toutes ces tâches nous permettent de ne pas rester bloquer dans nos insuffisances.

statue-birmanieUne fois qu’on a accepté l’idée qu’il est important d’accepter nos illusions, et d’être dans le non-jugement, cet acte de se tourner vers les autres nous aide.
On rentre dans la pratique « pour » les autres. C’est au moment où on ne s’écoute plus que paradoxalement les choses commencent à changer en nous. On lâche prise de soi-même,
en allant faire zazen, cuisiner, écouter une personne qui ne va pas bien etc.
On lâche prise aussi bien de ce qui est bien que de ce qui n’est pas bien : de nos illusions et de nos réussites.

On entre dans un flot… Cette idée de flux est très importante.
En quittant le monastère, ce mécanisme de se tourner vers l’extérieur se met en route naturellement.
Ce que vous dites n’est – ce pas une remise en cause du travail psychanalytique dont le but est de démonter nos mécanismes ?

Non. Je n’ai rien contre la psychanalyse. Je parle ici d’un autre travail.
On peut bien sûr entamer une analyse, mais parallèlement, je pense qu’il est important de se tourner vers les autres.
On s’illusionne si on pense que seul un travail sur soi suffit à nous transformer.
A trop se regarder, on devient fasciné par nous-mêmes. Et nous avons tous tendance à être fascinés par nos bons et mauvais côtés. Pour nous, le plus grand sujet d’intérêt au monde est nous-mêmes !

On le voit dans la méditation : notre esprit est captivé par lui-même. Il aime démonter, décortiquer, regarder…
Il continue à nous faire signe, mais lorsqu’on ne répond plus à cette injonction, peu à peu, elle disparaît.
Donc, en fait, c’est au moment où nous nous occupons le moins de nous-mêmes que ce travail de changement se fait.

La méditation nous fait prendre conscience des illusions.
Au niveau intellectuel, on peut comprendre ce qu’est l’interdé-pendance.
On comprend que si on mange un repas c’est parce que de nombreuses personnes ont participé à la réalisation de tout ce qui est dans mon assiette ou mon bol.

Mais dans la méditation, on voit ce qu’est réellement l’interdé-pendance. On comprend comment l’on est relié à tout ce qui nous entoure. Je vois que si je bouge le bras, tout l’univers bouge… et si je souris, sans doute que tout l’univers sourit !

Quelle relation avez-vous avec vos étudiants dans l’accompa-gnement de cette prise de conscience des illusions ?

Trop souvent, en tant qu’élève, on a l’impression que le maître met volontairement le doigt sur ce qui fait mal. Ce n’est pas le cas, c’est justement une illusion !

A La Demeure sans Limites, ou dans les autres retraites que j’anime, on vit tellement proches les uns des autres, qu’il arrive qu’une personne se sente touchée, voire blessée, par l’une de mes remarques dites sur le ton de la plaisanterie. Mais je ne le fais pas dans une intention préméditée de faire passer un message. Ce serait terrible !
Cela arrive naturellement dans l’instant. Je suis plutôt non interventionniste – comme l’était mon maître – , car je pense que la Voie, le Dharma, se charge de tout : moins on fait mieux c’est. Sans être sévère, je suis exigeante, car il y a des règles à respecter.
Toute voie spirituelle exige une discipline. Il faut accepter les règles.
Mais à côté de cette exigence, il y a la bienveillance, la gratitude, le fait de prendre soin.

C’est grâce à la bienveillance et à l’exigence que nos résistances intérieures se dénouent.

Dans la lignée du Soto Zen, l’exigence est uniquement concrète, il n’y a pas d’exigence au niveau psychologique.
Si on commence la méditation à cinq heures, on doit être dans le zendo à cinq heures moins cinq . Si vous arrivez une fois ou deux à cinq heures cinq, on vous le fera remarquer. Ces exigences concrètes nous oblige à passer au-delà de nous-mêmes, à être attentif aux autres et à ce qui se passe.
On essaie de vivre de la manière la plus harmonieuse possible et c’est cette harmonie qui va nous changer.

De retour chez soi, nous n’avons plus la présence de l’enseignant, et la discipline du monastère pour nous aider à voir si nous sommes pris dans des illusions. Quels conseils donnez-vous à vos étudiants afin qu’ils continuent la pratique ?

Il n’est pas conseillé de s’imposer la même discipline que dans un monastère ou une retraite.
Il est préférable de trouver des plages de méditation dans lesquelles nous sommes à l’aise. Si vous vous imposez une discipline trop drastique, au bout d’une semaine, vous en aurez assez, vous lâcherez et serez en colère contre vous-mêmes, et ce sera tout-à-fait normal.

Au monastère, on est soutenu, ce n’est pas nous qui nous imposons à nous-mêmes les règles. Nous les suivons car nous les avons acceptées en rentrant.
Au départ, on est en colère contre les enseignants, mais c’est moins embêtant que d’être en colère contre soi-même !

Quand les personnes me demandent comment continuer la méditation, je leur dis : « Trouvez un moment et une durée qui correspondent bien à votre rythme de vie.
Vous pouvez faire dix minutes le matin, une fois par semaine, ou vingt minutes le soir deux fois par semaine.
Il faut que vous cherchiez un rythme dans lequel vous vous sentez bien ».
Il ne faut pas ajouter une pression supplémentaire à nos vies, car la méditation est faite pour être ouverture.

L’ouverture est très importante dans vos enseignements, en particulier, l’ouverture aux autres et au monde….

Il y a quelques temps, j’ai rendu visite à un ami qui est malade et très en colère à cause de sa situation.
J’aurais aimé lui donner un conseil – je ne l’ai pas fait car ce n’était le moment.

Au lieu de chercher les raisons de sa colère et d’être bloqué dans cette colère, j’aurais voulu l’inviter à regarder vers l’extérieur, à voir la beauté du monde.
Même si c’est difficile, la maladie doit passer par une acceptation.

Il est normal d’être malade, le corps est fait de telle façon qu’il est fragile à l’extérieur et à l’intérieur.
Etre malade n’est pas un scandale ou une source de colère.

Le Bouddha nous enseigne que la souffrance, la maladie, la vieillesse et la mort font partie de la vie.
La maladie nous permet de travailler la patience.

On continue son chemin dans l’ouverture aux autres, on voit tout ce qu’ils nous apportent,
on fait grandir la gratitude.
Et on contemple la beauté du monde.

Extrait des propos de Joshin Sensei recueillis par Nathalie Calmé. Paru dans le magazine Sources.