Cet enseignement, selon lequel la joie, le ravissement, est l’une des portes de l’illumination du Dharma, est omniprésent dans notre tradition. Ainsi, dans le Tenzo Kyokun de Maître Dôgen, on peut lire :

Lorsque les tenzos sont engagés dans la préparation des repas, même s’ils reçoivent des [ingrédients] ordinaires, ils ne doivent pas se laisser aller à la négligence ; s’ils reçoivent des ingrédients raffinés, ils ne doivent s’en montrer que plus diligents. Ainsi, remplir ces fonctions pour une journée et une nuit, c’est se réjouir de participer à la pratique.

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Le terme utilisé dans l’énoncé  à propos de la porte est kanki 歓喜 ; ces deux kanjis signifient « joie » ou « ravissement ».   Le mot utilisé par Dogen pour « se réjouir de participer à la pratique » est zuiki 随喜, qui signifie profonde gratitude ou bonheur.
Zui veut dire « à travers », « pendant » ou « alors que » ;  ki désigne la même joie ou  le même ravissement. L’impression créée est donc celle d’un « ravissement lorsque l’on est occupé à quelque chose ».
Zuiki vient du chapitre 18 du Soutra du Lotus, « Les mérites de la joie conséquente ».
Ce chapitre décrit différentes situations où quelqu’un a entendu le Dharma, s’est réjoui en conséquence, a partagé ce Dharma avec d’autres et en a ressenti les mérites, décrits comme « la joie conséquente ». Traditionnellement, il existe quatre manières d’entrer en contact avec le Dharma : entendre, enseigner, lire et réciter ou chanter.

Ce qui me frappe, c’est que lorsque nous entendons le Dharma et commençons à pratiquer, nous commençons à voir comment nous créons de la souffrance en nous et chez les autres par notre avidité, notre colère et notre ignorance.
Nous apprenons progressive-ment à écarter ce type de perturbations, à devenir plus paisibles et tranquilles et plus susceptibles de répondre à la pratique du Dharma en expérimentant la joie.
Que nous entendions un enseignement, aidions une autre personne dans sa pratique, lisions un livre du Dharma ou participions à une cérémonie, la joie peut apparaître d’elle-même.
Lorsqu’il y a beaucoup de choses statiques dans nos vies, il est plus difficile d’incorporer les enseignements et d’être réellement conscients de ce qui se passe dans nos corps et nos esprits.  Lorsque nous ne sommes pas agités, le Dharma peut entrer. Cela nous aide à nous calmer à expérimenter le ravissement, et nous pouvons pratiquer et absorber davantage le Dharma.

Plus il y a de Dharma, plus il y a de joie !
Cette joie n’a rien à voir avec notre bonheur personnel ou la satisfaction de nos besoins.
Il s’agit de la joie altruiste que nous pouvons apporter dans le monde, pour le bien des autres. Comme les tenzos engagés dans la préparation des repas, ne jugeant pas les ingrédients, d’esprit égal lorsqu’ils travaillent dans la cuisine, nous pouvons faire l’effort de ne pas « faire notre marché » et de maintenir la stabilité dans nos vies.            C’est la joie conséquente, la joie de participer à la pratique et de pouvoir servir autrui.
A propos de la joie, mon maître, Shohaku Okumura, écrit ceci dans le chapitre de son ouvrage Living by Vow consacré au chant des repas informel.
Ce chant dit :
« Prenant ce repas et cette boisson, je fais le vœu avec tous les êtres de me réjouir de zazen, empli de la joie du Dharma »
(Nyaku onjiki ji tougan shujou, zennetsu ijiki houki juman).
« La joie du Dharma », c’est hooki 法喜.
Ho signifie Dharma et ki désigne la joie, le ravissement, décrits ci-dessus.

Okumura Roshi écrit :
« Lorsque nous mangeons, nous devrions être heureux. Ce bonheur vient de la joie du Dharma. Nous considérons que le goût de la nourriture est le goût du Dharma.
Lorsque nous recevons ou consommons un repas, nous ne devrions pas nous saisir du goût.
Généralement, lorsque nous mangeons, nous allons à la rencontre de la nourriture avec nos désirs.
Ces désirs sont la cause de l’illusion, ou du Samsara.
Le Bouddha et Dogen Zenji nous enseignent à nous libérer des désirs causés par les objets. C’est l’enseignement de shinjin datsuraku, ou abandonner corps et esprit, de Maître Dôgen.
Notre joie lorsque nous recevons la nourriture ne vient pas de la satisfaction de notre désir.  C’est la joie du Dharma et de zazen.     »
Je pense que c’est l’enseignement le plus fondamental à propos de la nourriture et de notre façon de manger.
En zazen, nous observons simplement nos désirs et illusions émerger sans y réagir. C’est une excellente occasion de créer les conditions pour que la joie apparaisse, parce que le cœur et l’esprit s’apaisent. Une authentique joie altruiste  est le signe d’un certain degré de tranquillité et un encouragement dans notre pratique.
Elle devient ainsi une porte de l’Illumination du Dharma.

Hōkō Karnegis
https:ancientwayjournal.wordpress.com/2017/09/15/delight/
Traduction : Françoise