L’année dernière, à peu près à pareille époque, j’étais en route avec mes parents pour me rendre chez ma sœur, dans la Baie de San Francisco, lorsque j’ai ressenti une sensation familière au creux de mon ventre.
« Parking B », a dit ma mère, alors que mon père nous conduisait à l’aéroport de Baltimore, dans le Maryland. « Regarde si tu vois le parking B ».  Il était 4h30 du matin. Nous n’avions pas encore pris de café et nous devions attraper un avion. Cela faisait 10 minutes que ma mère répétait le nom du parking où nous devions nous rendre.
À plus de trente ans, je me faisais l’impression d’un ado agacé. Mon esprit était assailli de pensées bien connues :
« Elle est tellement stressée. Pourquoi ne peut-elle pas être simplement présente ? Il faut que je grandisse et que je ne la laisse pas me mettre en boule ».
« Je t’ai entendue », lui ai-je dit sur un ton cassant.

Beaucoup d’entre nous ont du mal lorsqu’ils sont en famille, surtout avec leurs parents. Il peut y avoir des moments de joie et de connexion, mais les membres de notre famille semblent être dotés d’un super pouvoir pour déclencher chez nous des comportements anciens et peu sains.
Intentionnellement ou non, ils peuvent nous renvoyer dans des schémas et des identités que nous avions enfants et qui nous font nous sentir plus petits que les personnes que nous sommes devenues.

templeLe Bouddha lui-même disait qu’une personne qui a cent personnes aimées a cent causes de chagrin, tandis qu’une personne qui est dépourvue de personnes aimées n’a aucun chagrin.

À ce moment, sur la route de l’aéroport, j’étais tellement pris dans mon irritation vis-à-vis de ma mère et dans la honte de lui avoir répondu sur ce ton que je ne cherchais plus le panneau. Lorsque je m’en suis rendu compte, cela m’a aidé à me détendre un peu. Je me suis ouvert à la tension que je ressentais. Je lui ai permis de s’étendre au reste de mon corps et de se dissoudre. J’ai senti l’air du chauffage de la voiture toucher mes bras. J’ai remarqué que mon père tapotait le volant.   Je me suis souvenu que ma mère était à l’origine de cette idée de se rendre en Californie en famille et j’ai apprécié le fait qu’elle ait planifié tout notre voyage.

De son point de vue, se garer sur le « parking B » était une étape importante de notre périple. Je me suis aussi souvenu qu’elle avait passé les derniers mois à véhiculer ses parents vieillissants entre leur maison de retraite et l’hôpital.
« J’apprécie beaucoup que tu aies tout organisé », ai-je dit. Elle n’a pas réagi, apparemment perdue dans sa crainte de rater le parking, mais je lui avais dit que ce que je voulais qu’elle sache. En étant attentif à mon propre ressenti et à mon environnement, j’avais été capable de m’ouvrir à quelque chose de plus authentique, même si cela n’avait été que pour quelques secondes.
Ma honte de m’être laissé renvoyer à une version plus jeune et plus irritable de moi avait eu la possibilité de s’évanouir.  Une minute plus tard, elle repérait le panneau et nous passions l’étape suivante : chercher le « quai n° 3  de la gare routière ».
« Quai n° 3 de la gare des bus ».
lotusOn peut avoir l’impression que nourrir de la compassion pour les membres de notre famille nous permettra de passer plus facilement du temps avec eux, mais l’un des principaux ingrédients pour tirer le meilleur parti de ce temps passé ensemble, c’est d’avoir de la compassion pour soi-même.

Se juger pour des comportements profondément ancrés  sur lesquels on a peu de contrôle ne fait que nous éloigner plus encore de l’instant présent.

Lorsque nous ne sommes pas présents, nous avons moins facilement accès à notre ressenti réel.

Cultiver l’auto-compassion ne convaincra pas votre oncle que ses opinions politiques confinent au racisme et n’empêchera pas votre grand-mère de vous juger parce que vous n’allez pas à l’église,    mais cela vous donnera un peu plus de liberté pour choisir la réponse que vous allez apporter à ceux qui vous mettent facilement en boule.

Une fois la réaction déclenchée, la liberté semble impossible à trouver.
« Lorsque nous sommes stressés, notre attention se rétrécit et se focalise, généralement sous la forme d’obsessions, d’inquiétudes et de jugements », écrit Tara Brach, psychologue et enseignante de méditation.

Coincés dans nos têtes, nous nous fermons au reste de notre expérience.
Cette fermeture se traduit souvent par une crispation au niveau de l’estomac, des épaules ou des mains, comme si nous nous préparions à ce qu’il nous arrive quelque chose de néfaste.  Il est heureux que cette crispation se produise si souvent. Sans cela, nous pourrions nous perdre sans fin dans nos pensées.

Le corps est un ancrage toujours disponible dans le moment présent – une piste de miettes de pain qui nous conduit vers l’ouverture.

Si je n’avais pas observé que mon ventre était contracté, je n’aurais sans doute pas remarqué ma gratitude envers ma mère. Je serais resté coincé dans ma colère d’adolescent.
Après lui avoir répondu sèchement, je me serais culpabilisé et j’aurais vu dans ma réaction une preuve supplémentaire de ce que j’étais un mauvais fils qui devait grandir.
J’aurais pu me dire que je n’en étais pas là où je devrais en être dans la gestion de mes émotions.   Malgré les avantages, entrer en amitié avec moi-même a été plus facile à dire qu’à faire.     Une grande partie de notre relation à nous-même se développe à travers les expériences de notre enfance, les traumatismes que nous avons vécus et la manière dont la société nous traite sur la base de la couleur de notre peau, notre genre, notre orientation sexuelle et notre prospérité (ou notre dénuement).

Nombre d’entre nous se jugent, surtout en relation avec autrui. Je mets un soin obsessionnel à planifier ce que je vais dire, comme si les autres n’allaient pas m’accepter à moins que je règle leurs problèmes, que je lui apporte une certaine valeur ou que je leur donne telle ou telle impression.
Souvent, j’ignore mes émotions, je les réprime afin de ne pas dire comment je me sens –parce que le faire pourrait causer des conflits. Je passe des heures à ressasser des conversations, m’inquiétant d’avoir blessé mes interlocuteurs ou de ne pas en avoir dit assez pour les impressionner.
Je me retrouve souvent empêtré dans un mélange toxique d’auto-accusation, de honte et de culpabilité, ce que Tara Brach appelle la « trance de la dévalorisation ».

cerisier1Lors de votre prochain repas de famille, je vous invite à essayer de remarquer quand vous avez été renvoyé à un rôle plus infantile et moins sage.  Si vous trouvez le courage de le faire, essayez de lâcher la tendance à vous identifier à ce sentiment. Faites des pauses. Respirez profondément et sentez les sensations de vos pieds sur le sol. Allez marcher et soyez attentif à ce que vous voyez et entendez.
Faites ce que vous avez à faire pour rompre le schéma et prendre un nouveau départ.

Les moments où vous parlez et agissez depuis une vulnérabilité toute neuve auront beaucoup plus de sens pour vous et votre famille que les heures passées à réendosser de vieux schémas et à vous en vouloir pour cela.

C’est la présence à soi à son pinacle – elle vous aide à vous créer un peu plus d’espace et de liberté pour entrer en relation avec vous-même et avec autrui de manières qui vous feront vous sentir pleinement vivant.

Jeremy Mohler
Traduction : Françoise
Source : https://www.lionsroar.com/how-self-compassion-can-help-us-survive-the-holidays/