Lanterne-rougeNagarjuna décrit l’expérience de renoncer à tout. Renoncer à “faire tenir” le monde. Accepter que d’instant en instant tout s’effondre. Ce geste de renoncement est au cœur de la pratique méditative, jusqu’ à ses stades les plus avancés.  Mais il correspond aussi à une expérience tout simplement humaine que chacun d’entre nous a pu entrevoir à un moment ou à un autre de son existence.

Un jour, il se produit une rencontre, ou un livre, ou une chanson, ou une certaine lumière le matin au travers du feuillage, et soudain vous abandonnez, vous posez les armes.  Quelquefois cet abandon se produit à l’occasion d’une grande souffrance morale, d’une maladie, d’un grave accident, ou de la perte d’un être aimé.

Tout au bout de la douleur, arrive un moment où vous arrêtez de protester, de lutter, où vous acceptez la perte de tout point de référence. Tout au fond de vous, vous acceptez l’ inéluctabilité de la mort ; alors quelque chose craque, se rompt en vous, et vous délivre.

Que se passe-t-il lorsqu’on touche le fond, ou plutôt lorsqu’on arrête de chercher le fond des choses, qu’on réalise au plus profond de soi l’absence de fondement, la vacuité des phénomènes ?

Lorsque notre quête inlassable de solidité et de permanence s’arrête, « s’épuise » dit le sanscrit, il se produit un grand apaisement. Très étonnamment, dans cet état d’épuisement, de dénuement, s’ouvre un espace beaucoup plus vaste, ouvert et fluide que notre espace habituel. Lorsque nous abandonnons les points de repère qui nous permettent habituellement de structurer le monde, lorsque nous renonçons à tout espoir de trouver un fondement stable sur lequel prendre appui, alors la réalité redevient pleine.

C’est comme si le relâchement de notre prise sur le monde lui permettait de se déployer dans toute sa profondeur et dans toute sa richesse. Comme l’écrit F. Roustang : « Quand on ne peut plus rien, quand on ne sait plus rien, quand on ne veut plus rien, parce que tout s’est effondré, alors on soupçonne ce qu’est la vie ».

Le Chemin du Milieu  C. Petitmangin