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Qu’est-ce qui nous pousse à exploiter, abîmer la terre ? Notre avidité, bien sûr, mais comme l’a montré le Bouddha, fondamentalement notre ignorance –cette construction d’un moi qui se sentant séparé cherche une sécurité introuvable à travers un « toujours plus » insatiable- nous conduisant à la catastrophe qui se dessine devant nous.

Dans ce texte, une écologie guérisseuse (Healing Ecology) , D. Loy montre le parallèle entre nous et la terre. Pour guérir la terre, il nous faut guérir de dukkha, qui nous pousse à vouloir toujours plus en tant qu’individu, et à exploiter toujours plus la terre en tant qu’espèce.

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La guérison de la terre n’est pas séparable de notre propre guérison : l’une n’ira pas sans l’autre.

Nous ne pourrons pas guérir la terre, vivre en harmonie avec la terre sans l’exploiter et l’abîmer tant que nous sommes saisis, poussés par notre avidité et notre ignorance.

De même, dans un cercle vertueux cette fois, mettant fin à notre ignorance, comprenant notre non-séparation, nous mettons fin également à la mal-traitance de la terre.

L’Éveil est conjoint : notre Éveil à nous-même est Éveil à la terre également.

Parce que je trouve ce texte extrêmement important, et stimulant par cette approche d’une écologie réparatrice, non pas seulement un changement de façon de faire, mais un Eveil à notre « être » ;

je voulais le présenter en entier (ci-dessous un résumé).

Un peu trop long pour Daishin, un peu long à lire, alors je l’ai traduit et enregistré en vidéo ; vous la trouverez sur le site : https://frama.link/metfduzen sous le titre : « Une Ecologie guérisseuse ».

Joshin Sensei

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Le bouddhisme offre- t-il une perspective particulière sur la crise écologique ? Ses enseignements impliquent- ils une manière différente de comprendre la biosphère, et notre relation avec elle, qui puisse réellement nous aider à ce moment critique de l’histoire où nous faisons tant pour la détruire ?

Il y a des raisons d’en douter : après tout, Shākyamuni Bouddha a vécu à une époque et dans un lieu très différents, l’Inde de l’âge du fer. Mais le Bouddha expliquait « dukkha » le terme habituellement traduit par « souffrance » mais qui doit être compris au sens large : insatisfaction, mécontentement, anxiété -en gros, notre incapacité manifeste à être heureux, ce qui ne signifie pas que la vie est toujours misérable mais que même ceux qui sont riches et en bonne santé connaissent un mal qui ne cesse de ronger.

Le fait que nous trouvions la vie frustrante, un fichu problème après l’autre, n’est pas accidentel, car c’est la nature d’un esprit non éveillé d’être toujours dérangé par quelque chose.

Qu’est-ce que cela implique dans le cas de la crise écologique ? Il existe des parallèles précis et profonds entre notre situation individuelle habituelle, selon le bouddhisme, et la situation actuelle de la civilisation humaine. Cela suggère que la crise écologique est autant un défi spirituel qu’un défi techno-logique et économique.

Cela signifie-t-il qu’il existe également un parallèle entre les deux solutions ?

JizosLa réponse bouddhiste à notre situation personnelle ouvre-t-elle également la voie à la résolution de notre situation collective ?

Les Quatre Nobles Vérités du Bouddha traitent toutes de dukkha et de la façon d’y mettre fin. Pour mettre fin à ma dukkha, cependant, je dois faire l’expérience d’anatta -le non-soi- qui est aussi mon interdépendance avec tous les autres êtres, vivants ou inanimés.

Pour autant que je sache, aucune autre philosophie ou tradition religieuse ne met aussi clairement l’accent sur le lien intrinsèque qui existe entre dukkha et la vie, entre dukkha et notre sentiment illusoire de soi. Ce n’est pas exagéré de dire que pour le bouddhisme, le soi est dukkha.

Fondamentalement, anatta (non-moi) nie notre séparation d’avec les autres personnes et, oui, d’avec le reste du monde naturel.

Bien sûr, chacun d’entre nous a un sentiment de soi, mais en termes contemporains, ce senti-ment de soi est une construction psychologique et sociale, sans aucune existence propre (svabhāva) ou réalité en soi.

Il se compose principalement de manières habituelles de percevoir, de sentir, de penser, d’agir, de réagir, de se souvenir, d’avoir des intentions, et ainsi de suite.

Le problème fondamental de ce moi est son délitement. Le problème fondamental de ce moi est son sentiment illusoire de dualité.

La construction d’un moi séparé à l’intérieur est aussi la construction d’un « autre » à l’extérieur -un monde objectif qui est différent de moi.

Ce qui est spécial dans la perspective bouddhiste est qu’elle met l’accent sur le dukkha inhérent à cette situation.

IMG_9301La solution bouddhiste à ce problème n’est pas de se débarrasser du soi. Cela ne peut pas être fait, et n’a pas besoin d’être fait, car il n’y a pas de soi séparé.

Il n’y a jamais eu de soi.

C’est le sentiment de soi qui doit être déconstruit -par exemple, dans la méditation, et reconstruit, par exemple, en remplaçant les « Trois Poisons » de l’histoire de l’humanité que sont l’avidité, la colère et l’illusion par leurs équivalents positifs : la générosité, l’amour et la sagesse.

Si nous ne pouvons pas nous débarrasser d’un moi qui n’existe pas, nous pouvons nous « réveiller » et réaliser qu’il est illusoire.

Cela répond également à la question existentielle du sens de la vie : réaliser ma non-dualité avec le monde me libère et me permet de vivre comme je l’entends, mais ce sera tout naturellement d’une manière qui contribue au bien-être de l’humanité, et au bien-être de l’ensemble, car je me sais non séparé de ce tout.

Cela nous amène à la Voie du bodhisattva. Dans le bouddhisme, cette Voie est souvent présentée comme un sacrifice personnel : un bodhisattva est quelqu’un qui est éclairé et qui pourrait choisir de quitter ce monde de dukkha, mais qui reste dans les parages pour aider le reste d’entre nous.

Mais il y a une autre façon de comprendre.

Si je ne suis pas séparé de tout le monde, mon bien-être peut- il vraiment être distingué du bien-être des « autres » ? Comment puis-je être pleinement heureux à moins que tous les autres ne le soient aussi ? Dans ce cas, suivre la Voie du bodhisattva est mieux compris comme un stade plus avancé de la pratique bouddhiste : apprendre à vivre en harmonie avec les autres, de manière à appliquer cette vision à notre vie quotidienne.

Prendre soin des « autres » devient alors aussi naturel que de prendre soin de ma propre jambe. La question ici est de savoir si « moi séparé = dukkha » est également valable pour notre plus grand sentiment collectif de soi : la dualité entre nous en tant qu’espèce, Homo sapiens sapiens, et le reste de la biosphère (…).

Un tel parallèle entre le sens du soi individuel et le sens du soi collectif de l’humanité implique le désir collectif de nous sécuriser ou de nous « auto-enraciner » technologiquement et économi-quement –qui ne fait qu’empirer les choses. Voir notre obsession du « progrès » et de la croissance sans fin.

Qu’est-ce qui motive notre attitude à l’égard du développement économique et technologique ? Quand pourrons-nous dire « assez » ?

Or, nous ne pouvons pas « retourner à la nature » car nous ne l’avons jamais quittée, mais nous devons réaliser notre non-dualité avec le reste de la biosphère, et ce que cela implique. Cela résoudra notre problème existentiel/spirituel collectif sur ce que cela signifie d’être humain. Avec nous, la biosphère devient consciente d’elle-même. Notre rôle aujourd’hui est de la guérir, et donc de nous guérir nous-mêmes.

Mais -et c’est mon dernier point- comment une telle compréhension résout-elle l’anxiété fondamentale qui nous hante aujourd’hui, alors que nous devons créer le sens de notre vie dans un monde où Dieu est mort ?

Que nous le voulions ou non, notre conscience de soi individuelle et collective nous éloigne aujourd’hui des visions du monde pré-modernes et du sens « naturel » de la vie qu’elles offraient. Nous ne voudrions pas non plus revenir à des visions du monde aussi restrictives -souvent maintenues par la force- même si nous le pouvions.

Mais quelles autres alternatives sont possibles pour nous ?

Il s’agit en fait de se demander quel parallèle collectif pourrait correspondre à l’éveil individuel que promeut le bouddhisme.

« Le Bouddha a atteint l’éveil individuel. Maintenant, nous avons besoin d’un éveil collectif pour arrêter le cours de la destruction ».

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Thich Nhat Hanh

J’en suis venu à réaliser clairement que l’esprit n’est rien d’autre que les montagnes, les rivières et la grande terre, le soleil, la lune et les étoiles.

Maître Dogen

Nous sommes ici pour nous réveiller de l’illusion de notre séparation.

Thich Nhat Hanh

https://blogs.dickinson.edu/buddhistethics/files/2010/05/Loy-Healing-Ecology1.pdf

Traduction : Joshin Sensei