Daishin nº 248 – mars 2019


Un numéro sur « zazen » en hommage à Moriyama Roshi

coeur-espritCoeur-esprit
« En sino-japonais, il y a une belle expression pour désigner le coeur-esprit d’un Bouddha,
ji hi ki sha muryo shin :
aimer les êtres juste comme ils sont,
au-delà de tout désir qu’ils soient différents.
Ji : le soi, la personne incluse dans le tout.
Hi : se soucier de la souffrance des autres ;
Ki : se réjouir de l’existence de tous les êtres ;
Sha : vouloir tout leur donner ;
Muryo : toutes choses au-delà de toute mesure ;
Shin : coeur-esprit.
C’est un coeur-esprit d’amour, de joie, d’intérêt pour les autres, et de générosité sans mesure.

Reb Anderson Being Upright

Joshin Sensei :

– Paris : samedi 16 mars.

– Toutes les activités de Joshin Sensei : http://www.montagnes-et-forets-du-zen.org/retraites-et-journées

La Demeure sans Limites rouvre ses portes le 7 avril.

Uposatha : Mars – nous asseoir ensemble :

Mercredi 6 : lune nouvelle
Jeudi 21 : pleine lune

Pour nous rejoindre : https://framadate.org/BVNjmuXKpYyNvLHl

Sommaire

Comme des oiseaux migrateurs… Kobun Chino Roshi

Le corps-esprit Fujita Issho Roshi

Lettre à ma fille Pierre M.

En vrac

Comme des oiseaux migrateurs…

coeur-espritReprise de deux articles publiés en 2013, toujours aussi intéressants :

Comme des oiseaux migrateurs… 

En 2002 disparaissait Kobun Chino Roshi, maître japonais venu enseigner aux Etats-Unis en 1967. Il y avait été appelé par Suzuki Roshi ; il y resta et y fonda plusieurs temples, ou lieux de pratique. Il a aussi enseigné la calligraphie et le tir à l’arc.

Maître Moriyama, qui se trouvait aux USA au même moment, m’a souvent parlé de lui, mais je n’ai jamais eu l’occasion de le rencontrer. 

Un des derniers N° de Buddhadharma a publié un long article sur lui, avec plusieurs de ses enseignements, et une introduction par un de ses proches disciples ; je souhaitais vous les proposer. 

La respiration de l’univers

zendo 2L’idéal de l’assise est d’oublier la respiration. Mon sentiment est que chaque respiration est une chose indépendante. Votre respiration et la respiration de l’univers sont semblables. Vous partagez la même respiration. S’asseoir et respirer immobile, en silence, est semblable à une personne qui vient de tirer une flèche. 

Un instant plus tard, le résultat sera là, mais tout ce que vous savez c’est que la flèche est bien en mouvement. Elle a quitté votre royaume, et pourtant vous sentez qu’elle est dans la course juste.

Shikantaza signifie « s’asseoir ». Ta est «frapper». Je frappe le sol – cette action est ta. 

Za est être assis, alors en fait vous êtes en train de pilonner le sol, même si l’œil de chair peut seulement voir quelqu’un assis immobile sur un coussin. 

Shikan signifie «pour cela même», ou «seulement pour cela». 

Vous ne pouvez pas dire à quelqu’un « Svp asseyez-vous pour moi », mais s’asseoir «pour cela» seulement fait que tous les autres s’assoient avec vous. 

Quoiqu’ils puissent être en train de faire ailleurs, en train de bouger, ou sur un autre chemin, pourtant, ils sont avec vous, vous aidant dans votre assise. 

Si vous mettez des lunettes, les lunettes vont commencer à s’asseoir. Il en est de même quand vous soulevez quelque chose d’ici à là, parce que tout – chaque chose, toutes les choses – est soulevé avec cette chose. 

La douleur n’est pas la vôtre.

Entrer et commencer à s’étirer dans cette condition particulière appelée pratique est extrêmement épuisant. S’asseoir immobile nous donne l’impression de disparaître du monde. Vous entrez dans le roc, vous entrez dans un mur épais et vous avez l’impression que vous disparaissez en tant qu’être humain. 

Et quand vous vous retournez et que vous vous levez, vous découvrez que vous êtes toujours vivant ! 

Le problème n’est pas la douleur dans le corps, mais cette douleur de l’esprit qui ne se dissout pas.  Et pourtant c’est ce qui est. Mieux vaut y regarder de plus près, voir ce que c’est plutôt que d’en  avoir peur. Vous pouvez ressentir la douleur, mais vous ne pouvez pas l’avoir. Elle n’est pas à vous. Pour certains, c’est l’univers entier qui fait mal ; c’est juste une question de degrés. Cela arrive, alors laissez cela partir. Soufflez cette douleur avec votre respiration.  

couloir zendoNous sommes là dans notre forme condensée, aussi dans cette situation, juste asseyez-vous bien droit et mettez-vous dans l’axe de la gravité. Il y a une autre douleur qui apparaît dès que vous pratiquez, et qui n’a rien à voir avec vos jambes. 

Cette douleur est le sentiment qu’il vous manque quelque chose, comme quand on sent qu’on oublie une chose importante alors qu’on est chargé de bagages ; ou comme chercher un enfant perdu, ou la nécessité urgente d’être avec quelqu’un. 

C’est la séparation d’avec quelque chose que vous devriez être, qui est tout proche. Éloigné de cela, vous sentez que cela vous appelle. Alors, il y a pratique, étudiant, enseignant, père, fille, et ainsi de suite. 

Comment conserver et nourrir cette relation avec de l’espace, être relié mais sans être trop attaché, être capable de bouger – voilà le problème.  Une personne de la Sangha est comme un oiseau migrateur. 

Même dans la tempête, l’oiseau migrateur peut voler. Où ce vol nous emporte-t-il ? Pourquoi pratiquons-nous ? Pour s’asseoir ensemble sans parler, comme autant de petits avions décollant et atterrissant ensemble, au même moment, au même endroit – nous sommes comme ces oiseaux migrateurs.

Kobun Chino Roshi      Buddhadharma Fall 2012 

Traduction : Joshin Sensei

Longue sesshin d’été avec Fujita Issho Roshi

Fujita Issho Roshi a donné de magnifiques conférences du Dharma sur la façon la plus vivante de pratiquer zazen pendant la sesshin d’été du Mount Equity Zendo (USA). 

Il y a utilisé l’usage d’un squelette – modèle pour démontrer comment travaillent et s’alignent les os. Nous devons nous asseoir, disait-il, comme si nous n’avions pas de muscles. 

Zazen n’est pas une autre sorte d’entrainement musculaire. Les muscles ne devraient être utilisés que pour développer la sensibilité au corps, et devraient, à part cela, rester totalement relâchés. 

Issho Roshi a aussi souligné le respect dû aux limites du corps. Zazen n’est pas simplement vous forcer à être conformes à une position assise « sans la permission de votre corps » dit-il. De plus, en changer une partie du corps ou en essayer de corriger une partie de notre posture, nous ne pouvons le faire qu’en affectant la totalité de notre corps. 

Pour démontrer comment tout ceci fonctionne il a employé une Sphère de Hoberman représentant le fonctionnement complet de l’univers. Aucun point de la sphère ne peut être mû de façon isolée par rapport  à tout autre point. Quand nous mobilisons un point, tous les autres points bougent simultanément. 

Ceci est vrai aussi pour nos corps. Ce que nous faisons à une partie de notre corps nous affecte dans toutes les autres. Partant de la technique Alexander, Fujita Roshi suggère que nous ne bougions pas intentionnellement, ou directement, le corps. 

Nous avons plutôt besoin de développer une sensibilité aux tendances de nos muscles à bouger d’une certaine façon pendant l’assise. Le mouvement direct des muscles, par exemple dans le dos, ne fait qu’accroître l’inconfort. Mais ne pas bouger du tout provoque de la rigidité dans le corps et finit par augmenter la douleur. 

zendo copieNous avons plutôt besoin de développer une compréhension de la « grammaire du corps ». La respiration, le corps et l’esprit doivent être traités comme un tout plutôt que comme trois entités séparées.  

La pratique de zazen n’est pas de se focaliser sur la respiration, puis le corps, puis l’esprit comme dans d’autres traditions de méditation. En zazen tous trois sont totalement intégrés depuis le commencement. 

Le souffle circule à travers le corps entier. Aucune partie du corps ne manque d’être touchée par le souffle qui entre et qui sort. De plus nous devons nous asseoir de façon que les différentes articulations ne bloquent pas le flux du souffle.

Le corps et l’esprit non plus ne sont pas des choses séparées. 

Dans les écrits de Dogen, en fait, le mot « corps » vient avant le mot « esprit » comme dans la phrase célèbre « Abandonnez le corps et l’esprit », ce qui indique l’importance du corps dans la relation à l’esprit.

En fait il n’y a pas de « et » en japonais entre corps et esprit. C’est juste « corpsesprit ».. 

Ce n’est que récemment dans l’histoire humaine que l’esprit et le cerveau sont devenus équivalents. Dans le Bouddhisme et le Zen, l’esprit pénètre le corps tout entier. Alors quand on parle du corps, on y inclut l’esprit. Quand on parle de l’esprit, on y inclut le corps.

En zazen donc, nous nous permettons simplement d’être mûs par le souffle. Si nous pensons que la pratique du Zen consiste à avoir ou à obtenir quelque sorte d’expérience spéciale, c’est hors du sujet. 

Fujita Roshi nous a enseigné que l’on insiste plus dans le Zen sur « l’action » que sur « une expérience intérieure ». Dans de nombreuses écoles de méditation, on s’attache à l’expérience intérieure individuelle. Mais dans Shikantaza du Zen Soto on met l’accent sur l’activité de chacun liée aux gens et à l’environnement. 

La priorité est donnée à notre adaptabilité et à notre harmonisation avec n’importe quelle activité que nous entreprenions, que ce soit la cuisine, avec nos enfants ou sur notre lieu de travail. Ces activités ne sont pas séparées de zazen.

Zazen ne nous apporte pas d’expérience particulière à laquelle on aimerait revenir. 

Le point essentiel de zazen est de savoir que nous ne faisons pas zazen. L’univers entier et tout ce qui s’y passe font zazen. Donc notre attention va de notre expérience personnelle aux actes. Encore un fois, ce n’est pas que rien ne soit éprouvé en zazen, mais que quoique nous éprouvions dans notre corps, ce n’est pas le centre de notre attention. 

En fait, Fujita Roshi nous a encouragés à ne pas nous centrer sur quelque chose en particulier mais d’avoir notre attention étendue à toute chose. 

Pour mieux comprendre la sorte d’attention nécessaire en zazen il fit une démonstration en utilisant une corde mal tendue. Pour rester en équilibre sur la corde, il vaut mieux que l’esprit ne se concentre pas sur la corde. Il doit se fixer au-delà de la corde. Le corps aussi doit être détendu. Il doit y avoir un certain état d’absence d’effort pour rester debout et marcher sur la corde.

Fujita Roshi nous a aussi aidés à mieux comprendre ce qu’il essayait de dire par le biais du dessin. Avions-nous quelques doutes sur ses paroles, il dessinait des schémas très descriptifs pour expliquer des choses comme la posture, la structure osseuse, l’usage des yeux et du souffle. 

vers le zendoDouleur et plaisir, expliqua-t-il, font naturellement partie de la vie. Notre résistance (refus) à la douleur cause une plus grande souffrance. Notre attachement au bonheur diminue notre bonheur.

A travers la pratique nous apprenons à réduire notre résistance à la douleur et notre attachement au plaisir. 

Bulletin Zephyr du Mount Equity Zendo Juillet 2011

Traduction : M.C.Calothy – A.Delagarde

En vrac

coeur-espritZen es el corazón de la contemplación de la naturaleza
tanto exterior como interior…
Apreciar la belleza de las manifestaciones me completa de felicidad.

Zen est le coeur de la contemplation de la nature
autant extérieur qu’intérieur…
Apprécier la beauté des manifestations me comble de bonheur.

Graciela
Traduction : Toen Ni

vers le zendo

La práctica es perfecta
mi cuerpo y mente se regocijan
entre zafus y la música del viento en los pinos.

La pratique est parfaite
mon corps et mon esprit se réjouissent
parmi les zafus et la musique du vent dans les pins.

Graciela
Traduction : Toen Ni

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cheminMarcher,

Marcher jusqu’à ne plus avoir pied…

Se noyer…

Renaître alors, et se poser

S’asseoir peut-être

S‘asseoir droit et souple

Digne et confiant

Comme la flamme

Dans le moment sans temps

Dans l’espace sans lieu

Sans demeure ni affaire

Se défaire dans l’instant      

Se délasser sur le champs

Prendre congé de soi

Ah, la grande vacance

La grande joie. 

Philippe S 

Lettre à ma fille revenue d’une retraite au Village des Pruniers

coeur-espritStabilisée du dedans, tu t’efforces de maintenir ce souffle neuf à l’abri de la contamination par l’extérieur, l’actu, les contacts, les projets et tu vois comme c’est difficile. 

Mais ce ne l’est que quand on oppose les deux mondes comme un intérieur et un dehors qui doivent rester imperméables l’un à l’autre.

Et certes les monastères, occidentaux ou orientaux, sont le lieu et le rythme inventés tout exprès pour se cueillir au plus près, dans un isolement apparent grâce auquel se concentrer, être vigilant au pas, au souffle, à l’assise, à soi, mais aussi au couteau, à la serpillière, à la carotte, aux arbres, aux autres : communauté avec les autres et le reste dont on s’avise qu’ils ne sont pas autres ni un reste. 

Autrement dit, nul repli, mais de l’espace d’accueil. 

Et c’est cela qui n’est pas aisé à transférer dans l’agitation du quotidien. 

Mais c’est cela qui est appris, dont les linéaments sont donnés : conserver comme un bien précieux ce blanc, cette paix pour qu’ils agissent aussi ailleurs que dans les enceintes où on a pu les (re)trouver. 

Et avec eux, la compassion pour les errants hors d’eux-mêmes, le tact pour ne pas intervenir à contretemps, ne pas les abominer et excommunier. 

Dur. A moins qu’il ne s’agisse que  de souplesse. Car c’est si simple, et pour tout dire, si enfantin de classer le monde et les choses en deux catégories : le « miam miam » et le « caca boudin », le ya bon et le rien à fiche. 

Juste une façon encore de projeter et protéger l’égo qui n’existe que par préférences.  

Et surtout chez ceux que leur tempérament porte à l’absolutisme de l’adhésion ou du rejet, du tout ou rien. 

Ça s’appelle aussi l’apprentissage de la patience (rien à voir bien sûr avec la tolérance de n’importe quoi, mais tout avec l’attente des conditions favorables, des maturations possibles). 

Au fond, ne plus tout le temps en faire une affaire personnelle,  ne plus « se mettre au milieu »  (comme dit Sensei). 

Le recentrement est un décentrement, pas un retranchement. 

Sous l’individu avec ses caractéristiques psychologico-génétiques, il y a la personne et, sous et par celle-ci, l’accès à l’impersonnel d’où regarder l’individu et ses réactions, et les autres comme soi-même : avec un brin d’humour. 

C’est pour ça que les maîtres rigolent, de toutes les blagues que les autres se font sans s’en apercevoir. Autant ne pas trop s’en faire à soi ni s’en conter.

Affectueusement, 

Papa

En vrac

Migrants : comment les municipalités et les habitants peuvent travailler en lien pour accueillir et aider : un bon exemple qui vient de Belgique, proposé par Françoise : https://m.youtube.com/watchv=ThS23IGDncU&feature=youtu.be

Oni wa soto3 Février au Japon : les démons dehors ! Le festival de Setsubun
Au Japon, février est le mois du nouvel an lunaire et le 3, c’est le jour du changement de saison. Ce jour-là, de chaque maison on jette à l’extérieur des haricots de soja passés au four, pour chasser du foyer les démons et la méchanceté, parce qu’on sait bien que les esprits demeurent dans les haricots de soja !
Et une fois qu’on a jeté des haricots dehors,
on se met dehors et on jette d’autres haricots dedans… pour accueillir la chance.
Enfin on mange autant d’haricots qu’on a d’années, plus un pour le Nouvel An afin de “manger de la chance” pour l’année qui vient.
De petits paquets contenant des haricots sont lancés aux participants depuis les sanctuaires shinto et on essaye de les attraper pour attraper la chance ! Une occasion de réjouissances !

La cloche de la pratique

Cloche de meditationCette année, je suis dans un nouveau collège à Brétigny sur Orge.
À la rentrée le professeur principal d’une classe de sixième a mis en place la « 6ème méditation » et a demandé aux autres professeurs de participer au projet.
L’idée est de proposer aux élèves quelques instants de pause,
de respiration, de relaxation avant de commencer le cours.
Enthousiaste, j’adhère immédiatement au projet et ramène spontanément ma cloche de méditation n‘ayant pas vraiment d’idée précise sur la façon dont j’allais l’utiliser.
Petit à petit elle prend sa place dans la classe.
Elle encadre le début et la fin de la pause respiration, puis au fil des mois elle installe également le silence et cela dans toutes mes classes.

Elle est naturellement posée sur mon bureau à coté de ma trousse et de mon cahier.
Je suis surprise de son impact et des effets qu’elle produit sur les élèves et les adultes.
Même mes tuteurs en parlent dans leurs rapports lors de leurs visites.
Aujourd’hui elle accompagne tous mes cours. Pas de cri, je n’élève pas la voix, de toute façon je n’y arrive pas, juste le son harmonieux de la cloche qui invite les élèves au silence. Et ça fonctionne !

Je pense que mon geste spontané en septembre de mettre ma cloche dans mon sac et de l’emmener avec moi en classe s’inscrit tout simplement dans la continuité des retraites dans la ville.
Dans la journée elle représente aussi pour moi un rappel des moments de pause nécessaires.
Marylise

Travail et joie : être tenzo

   J’ai eu la grande chance la place de Tenzo pendant la retraite de Nouvel An qui ne se tenait pas une année passée à Espace d’Etoiles. 

Je vous livre ici quelques réflexions sur cette expérience, éclairées par la lecture du Tenzo Kyokun (Instructions pour la cuisine dans un temple Zen) de Maître Dogen.

1. Devenir Tenzo

   Maître Dogen définit ainsi le rôle du Tenzo dans le TKK :

« Travaillez avec votre esprit de Bouddha, votre esprit qui cherche l’éveil, en faisant constamment un effort pour servir des repas variés, appropriés aux besoins et aux circonstances, et qui permettront à tous de pratiquer corps et esprit, avec le moins d’obstacles possibles. »

 Quand Sensei m’a demandé si j’accepterais d’occuper la place de Tenzo pendant toute la durée de la retraite du Nouvel An, j’ai dit oui, sans bien me rendre compte sur le moment du cadeau merveilleux qui m’était donné. Et il est vrai que les premiers temps, j’ai eu quelques regrets à ne pas faire kinhin au soleil comme tout le monde et devoir, à la place, m’enfermer dans la cuisine pour la préparation des repas… Dans le même temps, j’étais débordée quand l’heure du repas approchait, un peu perdue devant une gazinière récalcitrante, et me demandant bien comment j’allais pouvoir servir dans les minutes qui me restaient, des plats qui n’arrivaient pas à chauffer ! Il se trouvait alors toujours quelqu’un qui prenait l’initiative salutaire de se démarquer un peu de ce qui était prévu pour que le repas puisse être servi à temps…

   Et puis, au fur et à mesure des jours qui passaient, je me suis aperçue que les choses changeaient ; j’avais de plus en plus de mal à m’éloigner de la cuisine, et, quand les personnes passaient devant la fenêtre de la cuisine pendant kinhin, je sentais qu’elles et moi, nous faisions zazen en activité. Je devenais davantage présente à ma tâche de Tenzo.

Préparer le repas2. La place des choses

« Posez à une place élevée les choses qui vont naturellement en haut, et à une place plus basse, celles qui seront plus stables en bas; les choses qui appartiennent naturellement à une place élevée sont mieux installées en haut, et celles qui appartiennent à une place basse sont mieux installées en bas, et trouveront là leur plus grande stabilité. »

 Anne et moi avions rejoint Sensei à Espace d’Etoiles la veille du début de la retraite. Anne et Sensei avaient fait toutes les courses, il restait à organiser la cuisine pour qu’elle puisse nous permettre d’y travailler dans le même esprit qu’à La Demeure Sans Limites. Il a fallu une période d’ajustement pour que chaque chose prenne sa place, que soient bien identifiés les objets de la Demeure Sans Limites, ceux apportés par les personnes de la Sangha pour la retraite, et ceux du lieu qui nous accueillait, que ce soit sur les étagères ou dans le frigidaire dont  seule une partie nous était réservée. Cette organisation trouvée, il fallait veiller à la transmettre aux autres personnes, et surtout aux différents Tenzos du petit-déjeuner. Cela obligeait à la vigilance !

   Et au bout d’un moment, cela se fit : l’esprit de la Demeure Sans Limites était entré dans cette cuisine. Ce n’était bien sûr pas du tout le même lieu, mais les choses avaient trouvé la place juste et du coup on pouvait travailler dans le même esprit qu’à la DsL. Cela s’est vu notamment au moment de la vaisselle, on retrouvait la même façon de faire, dans l’ordre et dans la tranquillité ; et la cuisine devint vraiment un lieu de silence.

3. Les quantités justes

« Lorsque vous connaissez le chiffre exact de la communauté, calculez alors la quantité de nourriture qui devra être utilisée. Pour chaque grain de riz qui sera mangé, fournissez un grain. Quand un grain se divise, on peut avoir deux demi-grains, ou peut-être trois ou quatre. Par ailleurs, un grain peut être égal à deux demi-grains, ou peut-être à un demi-grain. Alors de nouveau comptez deux demi-grains comme un grain. Vous devez évaluer clairement quelle quantité supplémentaire il y aura si l’on ajoute une unité de mesure, ou s’il y aura suffisamment en retirant une unité. »

 Cette question des quantités a été pour moi source d’interrogations. Quelle était la quantité juste ? Etait-ce de servir de telle sorte que tout soit mangé, quitte à ce que toutes les personnes ne puissent pas être également resservies ? Etait-ce de proposer plus de nourriture, quitte à ce que les plats repartent à la cuisine à moitié pleins ? Et comment déduire de ce qui avait été mangé un matin au petit-déjeuner ce qui serait mangé le matin suivant ? 

   C’est ainsi que j’ai compris que le Tenzo devait, à un moment, prendre des décisions, quitte à se tromper. Que charge lui était donnée  d’essayer d’éviter tout gaspillage de nourriture mais que , malgré des stratégies pour proposer par exemple les nourritures plus anciennes avant les nourritures plus récentes, venait parfois le moment où il fallait devoir jeter…

4. Mets raffinés et nourriture simple

« Que votre attitude soit celle de la personne qui désire offrir un festin à partir de légumes ordinaire. »

 Sensei avait essayé de simplifier au maximum la tâche du Tenzo pendant cette retraite, et certains jours les légumes en boîte s’invitaient au menu. Mais j’ai découvert qu’on pouvait couper des légumes ou ouvrir une boîte de conserve avec la même attention et le même désir d’en faire un repas agréable ; le plaisir pouvait venir simplement d’essayer d’agrémenter ces légumes avec les restes du repas précédent ou, si on avait assez de temps, de rendre la présentation du repas agréable à regarder.

autel cuisine5. Kishin sans Daishin

« Efforcez-vous de garder un esprit joyeux et vaste, avec l’attitude attentionnée d’un père ou d’une mère. » 

Maître Dogen parle des trois esprits du Tenzo : Kishin (l’esprit joyeux), Daishin (l’esprit vaste) et Roshin (l’esprit aimant).

   Je me souviens de ce jour où on préparait un dessert avec du fromage blanc. Comme il restait des gâteaux, j’ai pensé que ce serait bien (et bon) d’en incorporer au fromage blanc. Et c’est ce que l’on a fait. Au moment de servir le dessert, la personne du service est venue me demander si j’avais prévu un dessert particulier pour une personne qui était allergique au gluten ?

Eh non, Kishin, l’esprit joyeux, avait mélangé tout le fromage blanc avec les gâteaux, et Daishin, l’esprit vaste, n’avait pas été au rendez-vous, et Roshin, l’esprit aimant,  eut beau réfléchir à toute vitesse, cette personne, ce soir-là, n’a pas eu de dessert…

Casseroles6. Agitation et calme

« Ne laissez pas votre esprit vagabonder, mais ne soyez pas non plus trop absorbé par un des aspects de votre tâche, au point d’en oublier les autres. »

  Il y avait quelquefois beaucoup de monde à aider dans cette cuisine toute en longueur, et même si chacun s’efforçait de garder le silence, cela générait parfois une certaine agitation. C’est après de tels moments que j’ai pu constater que seuls des instants de retour au calme dans la cuisine redevenue silencieuse, pouvaient permettre au Tenzo de revenir à sa pratique, et ainsi de pouvoir vérifier, prévoir, organiser, tout en restant dans la présence. 

Récolter les haricotsPendant ces quelques jours où j’ai été Tenzo, j’ai souvent pensé à Jokei-Ni ou à Marion, et maintenant Toen Ni,  qui l’ont été l’une et l’autre pendant longtemps. J’ai pensé à la fatigue qu’elles devaient éprouver par moments, mais aussi à la joie de ces petits instants où l’on prend le temps de respirer au soleil, à celle ressentie quand le repas est prêt et qu’il reste juste assez de temps pour vérifier une dernière fois que tout est bien, au sourire qui vient quand toute la nourriture a été mangée et  qu’il y en a eu juste assez, ni trop, ni trop peu, comme à celle ressentie le soir avant de quitter la cuisine bien rangée et silencieuse…Anne Claire

Ecologie à La Demeure sans Limites

Depuis 25 ans, nous sommes installés en montagne, à 1000 m d’altitude, au milieu des prairies et des bois, à l’écart du bourg de St Agrève (07). Très tôt la question s’est posée : quelle est notre responsabilité envers ce lieu, ces arbres, ces herbes ? Envers les animaux qui y vivent, chevreuils, renards, écureuils…envers nos voisins aussi, qui ont cultivé là, nourri leurs bêtes de ces pâturages, et qui aujourd’hui encore mangent principalement les œufs de leurs poules et les légumes de leur potager ?

Il me semble que le Bouddhisme et l’écologie partagent une même notion, celle de l’interdépendance des êtres et des choses. Si l’on s’appuie sur cette notion, il devient possible d’élargir considérablement la portée de l’écologie et de se sentir concerné par chaque geste, chaque décision que nous prenons dans notre interaction avec l’environnement.

La grenouille du lavoirPar exemple, l’eau de la ville ne vient pas jusqu’à notre  lieu-dit,  mais nous utilisons l’eau d’une source souterraine, située dans une prairie au-dessus de la maison. L’eau arrive à la maison par un système de tuyaux et de pompe, et ressort vers des cuves. Nous sommes en amont de voisins, il est donc important qu’à la sortie, l’eau soit impeccable afin de ne pas polluer leur source. 

Enfin, pour que tout cela, le soin, l’attention, le travail, ait un sens, il faut une continuité, une cohérence entre chaque étape. Du potager à l’assiette, de l’assiette au compost. Ce point sera développé ci-dessous. 

Aujourd’hui, voici ce qui s’est mis en  place, plus ou moins rapidement, plus ou moins complètement aussi au fil des ans :

– Emploi de produits uniquement bio pour vaisselle et tous les lavages et nettoyages. Nous faisons le plus souvent nos propres produits avec vinaigre blanc et bicarbonate de soude, additionné d’HE de lavande ou de citron. Très efficace et peu cher.

– Potager : chaux, fumier et purin d’ortie ou autres purins de plantes ( consoude)  et compost. Malheureusement il y a de moins en moins de vaches, donc de fumier, parce qu’il y a de moins en moins de voisins, et d’élevage…nous réfléchissons à la prochaine étape : nous avons commencé quatre carrés en permaculture l’an dernier, demie-réussite, mais nous nous y remettons cette année. 

– Compost des épluchures, etc.

– Jamais aucun produit phyto-sanitaire. Désherbage de la cour à la main. Ramassage des doryphores et des chenilles du chou aussi. 

– Echange de graines avec « graines de troc » prévu pour ce printemps.

– Recueil de l’’eau de pluie pour l’arrosage du jardin dans de grands containers.

– Système d’épuration et assainissement performant, bien entretenu mais classique   – nous avions envisagé un assainissement par les plantes mais le projet n’a pas été développé.

– Création de toilettes sèches, quatre à ce jour. Le principe est très simple : un très grand tonneau, recouvert d’un siège de toilette ; de la cendre et de la sciure, le tout vidé et nettoyé tous les deux jours. On récupère un compost enrichi de paille ou d’herbe pour que tout soit absorbé, mais que nous avons jusqu’à présent hésité à utiliser, même au bout de plusieurs années…

– Recyclage attentif et réparation et ré-utilisation d’un maximum d’objets, suivant les compétences des personnes présentes ! Nous faisons surtout attention à ne rien jeter qui puisse re-servir.

  Ne pas acheter d’objets inutiles. Ce point nous semble spécialement important, car nous essayons de ne pas participer à un certain gaspillage, même si nous avons  – et sommes extrêmement contentes d’avoir ! – machine à laver et ordinateur.

CuisineLes projets qui n’ont pas vu le jour :

un four solaire, des constructions de cabanes en paille, d’autres aussi sans doute dont je ne me souviens pas, mais peut -être un jour… !

Tout ceci est maintenant intégré, et fait partie de notre quotidien. Nous admirons la nature qui nous entoure, et nous voulons en prendre soin.
CUISINE : Il y a un autre point que nous avons beaucoup travaillé : c’est la préparation de la cuisine. A quoi sert en effet de prendre soin du potager, de faire pousser les petites carottes ou les courgettes si ensuite dans la cuisine ces produits sont maltraités, si on les laisse s’abîmer ? Ou si on les cuit sans soin, et qu’enfin en bout de chaîne beaucoup de nourriture est gâchée et jetée ?

Nous sommes attentives à ne prendre dans le potager que ce dont nous avons besoin, ce que nous allons préparer. Nous cuisons principalement à l’étouffée ou à la vapeur. Nous mangeons les fanes, nous épluchons peu, nous ramassons aussi des herbes sauvages au printemps, nous avons suivi plusieurs stages pour être sûres, et des champignons en automne – là aussi ceux dont nous sommes sûres ! 

Surtout, nous nous efforçons de faire une cuisine à la fois saine et délicieuse : épices, herbes, ail et oignon, et variété…tout cela avec le vrai goût des légumes. Il y a plein de moyens simples et économiques de réveiller du millet, ou d’accommoder du riz ! Les plats mijotés longtemps dans le four dans une cocotte sont particulièrement appréciés . Notre cuisine est entièrement végétarienne, avec des œufs bio, du soja sous forme de tofou le plus souvent, mais pratiquement plus de produits laitiers remplacés par laits végétaux. 

Nous achetons en bio toutes les céréales et souvent les fruits. Mais nous continuons à rendre visite au super-marché du village, pour une partie de l’épicerie, ou au marché hebdomadaire, car ce sont aussi des lieux de rencontre, et de convivialité dans une toute petite ville comme la nôtre. 

Enfin, nous avons développé un vrai assortiment de recettes de « restes »  – surtout des soupes mixées, des gratins, des croquettes, plein de petites choses rajoutées pour donner du goût ( et cacher un peu) faciles et rapides à faire, si bien que nous ne jetons pratiquement jamais de nourriture tout en ayant toujours  des repas complets et variés ! 

Prendre soin: je crois qu’on peut résumer ainsi notre approche;  prendre soin de la terre, de ses habitants et de nous-mêmes. Prendre conscience que chacun de nos gestes a des répercussions, et que nous avons à donner autant qu’à recevoir.  

Quelles traces allons-nous laisser ? Comment les alléger, et nous alléger nous-mêmes ? 

Vivre en harmonie avec tout ce qui nous entoure : c’est apporter un peu de beauté et de paix dans ce monde. 

Joshin Sensei www.larbredeleveil.org